A.A.E.P.G. LA GOUESNIÈRE

A.A.E.P.G. LA GOUESNIÈRE

Bombardement et exode

Bombardement et exode 1944

 

 

   28 juillet 1944 : journée à tout jamais gravée dans ma mémoire de gosse et sans aucun doute dans celle de beaucoup de Gouesnériens.

 

   Depuis le 6 juin, des grondements sourds nous arrivent des côtes normandes où les Alliés ont débarqué. Dans le champ des « Portes » les ouvriers agricoles de monsieur Godard arrachent les pommes de terre. Madame Cossonnière et ses deux filles, Jeannine et Annick, les ramassent. Après le repas de midi, ma grand’mère me demande de l’accompagner à «  La Basse-Cour » ferme du château de Bonaban où habitent monsieur et madame Godard. J’entraîne mon petit frère Joseph. Nous sommes à peine arrivés qu’un avion, volant très bas, (il rase les toits) passe à vive allure avec un bruit bien particulier, une sorte de sifflement sinistre. Quelqu’un crie « C’est pour nous ». Tout le monde se précipite dans la cuisine. Ce n’est que grondements et éclatements. Un linteau de porte tombe. Peu à peu, le calme revient et nous osons bouger, parler. Un homme couvert de poussière entre et balbutie: « C’est le Bois Renou et Belêtre qui ont pris. » Belêtre?... C’est maman, c’est la maison. Je veux partir et j’entraîne ma grand’mère. On nous conseille de ne pas prendre l’avenue du château mais d’emprunter la grand’ route. Au portail du potager et sous la voûte des personnes discutent. Madame Moreau et sa fille Jeannine seraient blessées.

Enfin la maison … mais je ne la vois pas, je n’ai d’yeux que pour ces personnes qui sont là dans la cour, allongées sur des civières de fortune. Maman aussi est là, le visage et les vêtements gris de poussière. Elle aide car les secours s’organisent, il faut évacuer les blessés. J’apprends qu’il y a des morts : madame Cossonnière, Jeannine Moreau… ; des blessés : madame Moreau, Jeannine Cossonnière et d’autres encore.

 

   A la maison, une drôle de soirée commence. Maman nous explique qu’il va falloir partir. Partir ? Pour aller où ? Quelques vêtements mis à la hâte dans des sacs, un peu de nourriture. Dans le plus grand silence, nous attendons que la nuit tombe. Vers 22 heures, nous rejoignons la famille Aubry (quatre femmes) au Petit Belêtre. Il y a également une famille de réfugiés : monsieur et madame Gaboriau et leurs deux enfants : André et Monique. Les avis divergent. Maman , ma grand’ mère et ma tante sont bientôt seules à vouloir gagner la Ville Henry dernière ferme avant le marais. Notre petit groupe se met en route conduit par le commis de la ferme Aubry. Nous mettons plusieurs heures, à travers les chemins creux, (Bon secours, etc…) et en faisant beaucoup de «  plat- ventre » avant de gagner la Ville Henry.

 

  A notre appel, monsieur Gézéquel ouvre et dit simplement : « Entrez, on va se serrer un peu plus. » En effet la maison principale et ses dépendances sont déjà bien remplies. Après un bol de lait, nous gagnons un petit coin où sur un matelas de fortune ou une couverture, nous pouvons enfin dormir.

 

  

   29 juillet, 30 juillet ……4 août.

Dès le matin, les hommes disparaissent et gagnent le marais emportant vivres, couvertures et petit matériel. Le gros bétail, chevaux et vaches sont déjà là-bas. A la nuit tombée (ce soir là, ou le lendemain) nous prenons, par petits groupes, la route de l’Ernoual, c’est le nom du champ où des tranchées ont été creusées pour nous abriter.

Peu à peu, la vie va s’organiser grâce à un va et vient incessant entre les réfugiés que nous sommes et la ferme où quelques personnes sont restées.

Il fait très beau en cet été 44, nous vivons à l’extérieur, mais au moindre bruit, à chaque passage d’avion, nous regagnons la tranchée en rampant. Les victuailles nous viennent toujours de la ferme. Des hommes, le matin, bien avant 5 H, vont à travers champs, jusqu’au bourg de La Gouesnière chercher de grosses miches de pain. Monsieur Gicoul n’a pas abandonné son fournil.

 

 

   Un jour, Alphonse Guguen, réfugié avec nous, découvre des Allemands cachés dans un champ de blé tout proche. Nous ne vivons plus. C’est le lendemain, 4 août, à 4 H du matin, que je suis réveillée par des rires et des cris. Un soldat a la tête dans un grand seau de lait et boit goulûment. Je réalise, les Américains sont là. Ils sont quatre, arrivés en éclaireurs par la voie ferrée. Les Allemands seront faits prisonniers.

Il nous faut quitter ce refuge aménagé, nous n’y sommes plus en sécurité. Par petits groupes, nous nous enfonçons dans le marais et gagnons un champ appelé « les saules ».

   Là, plus de tranchée protectrice, une profonde et large douve. Les vaches nous ont suivies, le lait est assuré mais La Ville Henry est loin et le bourg encore plus. Heureusement, nous avons nos anges gardiens, des hommes et quelques femmes qui n’hésitent pas à sortir et à nous apporter le nécessaire. Un dimanche matin, c’est la mitraille derrière nous. Nous apprendrons en fin de journée que Cancale a été mitraillé, il y a des morts et des blessés.

Saint Malo tient toujours, le bruit des bombardements est incessant. Le ciel se teinte d’une couleur feu. Pour moi le temps n’existe plus.

Enfin, nous rentrons à la Ville Henry et le lendemain à Belêtre. Les maisons d’habitations sont toutes debout, fenêtres sans carreaux et toits sans ardoises. Les granges aux toits de chaume ainsi que la maison d’habitation de la famille Cossonnière au bout du chemin, ont brûlé et il ne reste que des ruines. La Gouesnière a payé un lourd tribut à la guerre. 

 

 

Marie-Thérèse Pinçon  

 




23/12/2010
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